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Vivre, au-delà du 8 mars- Huguette Nganga Massanga

Chère Wami,

Cela fait des années que je vis à Kubayah et lorsque j’arrive à Ndjindji, j’ai l’impression que beaucoup de personnes me prennent pour une Occidentale. Toi-même tu connais mes positions par rapport à cette histoire des festivités du 8 mars au pays. Dans une semaine, nous allons toutes sortir, portant un beau pagne, drapées comme des reines ou mal fagotées comme de pauvres paysannes oubliées dans nos contrées africaines, congolaises j’allais dire, pour aller célébrer la Journée internationale des droits des femmes dont le thème est : Leadership féminin : pour un futur égalitaire dans le monde de la Covid-19. Ici, il y aura des manifestations et là-bas aussi.J’imagine les beaux pagnes colorés sur les étals, lol.

Entêtée, je tenais quand même à te partager ma lecture du moment. J’ai évité Whatsapp, ce serait trop long à lire et à écrire. Je suis revenue à la bonne et vieille méthode, la bavarde. Un e-mail était plus adapté. En ce moment, je relis Le deuxième sexe de Simone de Beauvoir. Amusée de retomber sur ceci :

👌… Or la femme a toujours été, sinon l’esclave de l’homme, du moins sa vassale; les deux sexes ne se sont jamais partagé le monde à égalité; et aujourd’hui encore, bien que sa condition soit en train d’évoluer, la femme est lourdement handicapée. En presque aucun pays, son statut légal n’est identique à celui de l’homme et souvent il la désavantage considérablement. Même lorsque des droits lui sont abstraitement reconnus, une longue habitude empêche qu’ils ne trouvent dans les mœurs leur expression concrète.👌

Nous en sommes encore là. Lol ! Quoi de plus concret que de citer ces paroles venant d’une femme occidentale, certes, aimée ou critiquée, qui en disent encore long aujourd’hui. Simone est parmi celles qui ont porté la cause féministe et aidé à remporter quelques grandes victoires dont bénéficient même des femmes vivant dans des contrées lointaines. Pour moi, même si les problèmes des femmes dans le monde ont parfois des nuances, nos problèmes demeurent les mêmes. Nous avons en commun le fait que malgré les années qui passent, malgré les évolutions technologiques survenues dans nos sociétés, les femmes peinent à obtenir une approbation sur le fait qu’elles ne jouissent pas entièrement de leurs droits. Mais aussi, elles peinent à faire comprendre le bien fondé de leurs luttes, de leurs revendications.

Comme le dit si bien Fatou Sow, tu vois ? Cette sociologue et chercheuse Féministe Sénégalaise. Elle répondait à une interview en ces termes : 👌 L’inégalité entre les sexes, un enjeu féministe de base, a été une pierre d’achoppement de taille dans le débat entre Africaines et Occidentales, entre Africaines elles-mêmes. Elle a surtout été introduite par les intellectuelles. Et même là, la revendication a mis du temps à se définir face aux exigences du développement. Elle était perçue comme une préoccupation des féministes du Nord, alors que les Africaines avaient pour priorités affirmées de promouvoir les niveaux de vie des femmes 👌.

Cette situation épuise les femmes et dégonfle plusieurs d’entre elles qui abandonnent, prises par des questions de survie au quotidien. Cela donne cet effet du constat que les femmes parlent et n’agissent pas. Qu’elles revendiquent alors qu’il leur suffirait de prendre leur place. Tout ceci est vite dit, car les réalités sont plus complexes. Il s’agit de vivre au-delà du 8 mars.

Il s’agit aujourd’hui pour nous les femmes, d’investir tous les lieux d’éducation afin de sensibiliser, d’abord les femmes. Nous devons reprendre les choses à la base. Parler des problèmes concrets des femmes sans tabous, sans fausse pudeur et sans complexe. Il est par exemple inconcevable qu’aujourd’hui, alors que de nombreuses femmes ne mènent plus la vie de leur grand-mère (qui du reste travaillaient durement) se trouvent seules responsables des tâches domestiques. Des femmes qui comme les hommes sortent le matin pour aller travailler, se retrouvent le soir à la maison à travailler encore plus parce que certains hommes et femmes continuent de penser que les tâches domestiques ont été assignées par un ordre naturel, un ordre divin.

Il est inconcevable que de nos jours, des hommes et des femmes pensent qu’il est normal qu’on cantonne les femmes à des postes subalternes et qu’on leur refuse même l’accès au travail parce que les femmes ne seraient pas capables de tenir leur langue, qu’elles feraient des enfants (donc vont désorganiser le développement économique), elles seraient émotives au point de ne jamais tenir dans la gestion du pouvoir. Il s’agit de faire confiance comme l’avait déjà pressenti Thomas Sankara qui affirmait que 👌 La vraie émancipation, c’est celle qui responsabilise la femme, qui l’associe aux activités productives, aux différents combats auxquels est confronté le peuple. La vraie émancipation de la femme, c’est celle qui force le respect et la considération de l’homme 👌

Pour ma part, les femmes seules, même si elles le veulent, ne pourront jamais remporter ce combat du respect de leur dignité, de l’acceptation de leur état d’humaine et pas de simple être venu au monde pour compléter l’homme. C’est un travail qui doit se faire dans nos sociétés pour que ces notions d’égalité ne continuent pas à être considérées comme des caprices d’intellectuelles déracinées africaines, mais comme des questions de survie pour les femmes.

Aujourd’hui, les femmes doivent jouir de leurs droits inaliénables. Droit à vivre libres, à étudier, à exercer le métier de leur choix, à procréer ou pas, à choisir un état de vie célibataire ou mariée. Droit à se mouvoir sans avoir besoin de demander l’autorisation d’un conjoint, un fiancé, d’un homme, tout court. Les femmes doivent avoir le droit de disposer de leur corps comme elles le souhaitent sans que des violeurs et pervers se permettent de justifier leurs actes en accusant une posture, un accoutrement provocant. Les hommes n’attendent pas l’avis des femmes pour étudier, exercer un métier, voyager, choisir le célibat endurci ou se marier. Aucun homme n’accepterait de se faire violer parce qu’il serait sorti, habillé d’un maillot de corps et d’un short comme nous avons maintenant l’habitude de le voir de nos jours, dans nos cités.

Il nous faut, à nous les femmes d’abord, comprendre de quoi il s’agit pour pouvoir être capables de nous défendre et de défendre nos convictions. Ce n’est pas une maladie, une dérive, ni une aliénation, encore moins une acculturation de se battre pour être considérées comme des êtres humains à part entière. Nous pouvons nous rappeler de ces africaines des siècles derniers qui ont osé défendre leur liberté, à l’instar de Kimpa Vita (18e siècle), Sarraounia Mangou (19e siècle) Lalla Fatma N’Soumer (19e siècle), Aline Sitoé Diatta (20e siècle), M’Balia Camara (20e siècle) et bien d’autres. Que l’on arrête de nous faire miroiter des images fantasmées d’Africaines soumises, éternellement passives et douces.

Notre libération dépend de nous, mais nous ne pouvons pas agir seules, car notre vie de tous les jours est faite d’interactions avec l’autre sexe qui refuse de quitter sa position de dominant. Cependant, n’oublions pas que nous avons notre part de force dans le cours de nos interactions. Chacun et chacune a besoin de l’autre. Les hommes ont besoin de nous pour avancer dans nos sociétés. Nous devons apprendre à maîtriser la règle du jeu pour tirer notre épingle du jeu. Non comme des perdantes avant même de commencer. Ni comme des quémandeuses, mais comme des partenaires qui chacun et chacune tirent les ficelles lorsque cela s’impose pour rétablir l’équilibre.

J’espère que nous pourrons nous parler en appel vidéo pour que tu me dises ce que tu penses de tout cela. Je ne te dis pas bonne fête, parce que ce n’est pas une fête. Je te dis à nos victoires année après année pour notre joie d’être des femmes épanouies.

Kubayah, le 1er mars 2021

Biographie de l’auteure

NGANGA MASSANGA Huguette est journaliste et sociologue des médias, diplômée de l’Université de Fribourg (Suisse) et du Cesti de Dakar (Sénégal). Elle a travaillé dans la presse écrite et en radio avant de s’orienter dans la communication d’entreprise. Aujourd’hui, après une reconversion dans la fonction Ressources humaines après une formation au Cegos (France), elle travaille dans la formation professionnelle et celle des adultes et des enfants. Elle gère actuellement un projet d’alphabétisation et d’implantation de formateur interne en entreprise. Elle est aussi la créatrice de l’Espace de lecture 👉 LaPerlkili, un espace de lecture pour enfants (6-12 ans) dans un quartier populaire de Pointe-Noire. Autrice et féministe, HNM s’exprime aussi dans ses romans, nouvelles, poèmes, pièces de théâtre et publications sur sa  👉page Facebook.

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